Rencontre avec Éliane Viennot, militante féministe, spécialiste des femmes d’Etat de la Renaissance
Eliane Viennot, historienne et féministe, vient à Moulins dimanche 4 mars. Celle qui est à l’origine de la pétition « Nous ne voulons plus que le masculin l’emporte sur le féminin », nous parle d’Anne de Beaujeu, de souveraines puissantes, de grammaire et de lutte .
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| Anne de France et sa fille Suzanne, ici immortalisées sur le Triptyque du maître de Moulins, abrité à la cathédrale |
Interview
Pourquoi vous êtes-vous intéressée à Anne de Beaujeu (1461-1522), notamment via un texte destiné à sa fille Suzanne ?C'est une femme de pouvoir qui sait parfaitement que la vie des femmes de son rang est extrêmement complexe, qu'elles sont attaquées de toute part, qu'on voudrait qu'elles disparaissent, donc il faut s'organiser pour résister à ça. Avec une doctorante, nous avons publié une édition des Enseignements d'Anne de Beaujeu à sa fille qui en éclaire les enjeux. Il y a une volonté de la couronne de faire du Bourbonnais un apanage, une manière de récupérer des terres, en glissant dans les traités de mariage que, s'il n'y a pas de fils pour hériter de la terre, elle revient à la couronne. Or, Anne de France n'a qu'une fille quand elle devient veuve. La couronne française lorgne sur le Bourbonnais pour le récupérer, ce qu'elle va réussir à faire, d'ailleurs. Suzanne a 13, 14 ans, elle a peur de ne pas pouvoir la marier à qui elle veut [Suzanne se marie finalement avec son cousin Charles de Bourbon, connétable de France]. Elle écrit ce texte pour le cas où elle ne pourrait pas lui donner ses leçons de vive voix.
Que lui explique-t-elle ?
Plus ou moins comment manipuler les galants, comment rester à flot, comment ne pas se faire éliminer de la course, se faire mal voir, comment se tenir avec son mari, ses beaux-parents, gérer sa maison, s'entourer. Quel que soit le mari que la couronne lui aurait trouvé, ç'aurait été pour devenir seigneur du Bourbonnais. Elle serait forcément devenue une très grande dame. Pour rester maîtresse de son destin, avoir la confiance des siens, il faut faire extrêmement attention, ne pas tomber dans les pièges si fréquents qui permettent de mettre les femmes de côté. Il n'y a par contre aucun conseil politique.
Qu'est-ce que cette plongée dans cette histoire vous apporte dans votre analyse sur les relations de pouvoir entre les sexes, votre spécialité ?
Il faut faire connaître ces histoires qui sont inconnues. Il y a eu beaucoup de femmes de pouvoir dans l'histoire de France. Ce n'est pas enseigné à l'école. C'est une perte de mémoire terrible pour les femmes d'aujourd'hui, parce que les femmes qui font de la politique ont l'impression d'être des pionnières, que ça fait seulement 100 ans que ça a commencé, et qu'il va falloir aller doucement et que peut-être un jour on aura une présidente de la République. Mais c'est en trompe-l'œil, c'est lié à l'absence de l'enseignement de la véritable histoire de France. Anne de France, hors du Bourbonnais, elle est absolument inconnue. Je suis tombée dessus parce que je m'intéresse aux femmes de pouvoir. Combien de femmes ont gouverné a la Renaissance ? Personne ne sait, à part Catherine de Médicis. Au XVI e siècle, il y a eu aussi Élizabeth d'Angleterre, Jeanne d'Albret, Louise de Savoie… Il n'y a pas d'égalité, bien entendu et les arrivées au pouvoir sont hasardeuses, mais c'est une réalité qui a disparu.
Plus de 32.000 personnes ont signé sa pétition
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Anne de Beaujeu |
En France, on a été les premiers à les évincer ; on s'est doté d'une règle successorale forgée au cours du XV e siècle, la loi salique. Et grosso modo, après la Révolution, il n'y a plus de grandes dirigeantes ; les femmes qui gouvernent vont disparaître avec les nouveaux régimes. Les États se modernisant, ils empêchent les femmes d'arriver au pouvoir. Il faut ensuite attendre la fin du XIX e siècle, et même le XX e pour reprendre un peu pied dans le domaine politique.
Malgré le rôle des femmes pendant la Révolution…
Elles sont écrasées. On fait du droit civil, du droit politique, et on leur dit "la citoyenneté ce n'est pas pour vous". Elles protestent mais ne peuvent pas grand-chose contre une constitution.
Les règles grammaticales ont changé au XVII e siècle, comment ? Pourquoi ?
On a des listes de mots qui sont chassés, on ne dit plus philosophesse, peintresse, poétesse, médecine, jugesse… En grammaire, c'est cette règle du masculin qui l'emporte sur le féminin qui est instaurée. Mais ce n'est pas dit comme ça : quand les deux genres sont en présence, c'est le moins noble qui doit s'effacer en présence de l'autre. Alors pourquoi ? Il y a des hypothèses. Début XVII e, c'est le début de la Monarchie absolue, il faut "remettre de l'ordre" dans le pays ; Richelieu fonde l'Académie française. La situation des femmes change à cette époque. La réforme catholique soutient l'ouverture des lieux éducatifs : les filles arrivent à l'instruction dans des lieux dédiés. D'autre part, il y a des femmes qui commencent à faire carrière dans les lettres, par exemple Marie de Gournay, éditrice de Montaigne, qui a une longue liste de publications, et qui aurait dû être à l'Académie française.
Que préconisez-vous aujourd'hui ?
On a un ensemble de techniques pour parler une langue moins sexiste. Utiliser les mots féminins, ne pas parler de "l'homme" quand on veut parler de "l'humain", utiliser l'accord de majorité ou l'accord de proximité. On peut utiliser des mots englobants, parler du "personnel enseignant", plutôt que décliner enseignants et enseignantes. Le "point milieu", je préconise un usage modéré et n'en mets qu'un et ça ne peut pas se faire avec tous les mots, ça va bien avec lycéen.nes, mais pas avec acteur\actrice qui n'ont pas la même désinence.
Plus de 32.000 personnes ont signé votre pétition sur change.org. C'était le moment ?
Depuis six mois, ça avance à grande vitesse. Il y a eu beaucoup de discussions autour de l'écriture à partir du manuel scolaire édité avec l'écriture inclusive. L'Académie française a parlé d'un "péril mortel". C'était grotesque. Il n'y avait pas besoin d'en faire un tel bateau. Bon, le débat était lancé, des gens ont réfléchi. Ensuite, on a fait paraître le manifeste des profs qui ne veulent plus enseigner que le masculin l'emporte sur le féminin. De nombreuses rédactions parisiennes, en sont au stade de l'expérimentation et sont très demandeuses.
Anne de France, hors du Boirbonnais, elle est absolument inconnue. Je suis tombée dessus parce que je m'intéresse aux femmes de pouvoir.
Mathilde Duchatelle
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